» – De quoi? Pardon… Hein! Ce type est accusé de viol sur sa propre personne! »
Effectivement, quant on en est là…

Un plaisant

Je me souviens très clairement de cette scène. Je suis dans ce bar, & un commercial entre. Ledit commercial, c’est physique, viscéral, tout ce que vous voulez, toujours est-il que je ne peux pas le saquer au premier regard. Je demande au patron : « Qui c’est, ce con? » & le barman de répondre : « Il vient de me demander la même chose sur toi ».

Le fait est, dans ce genre de situation, que nous nions tout ce qui fait l’existence de l’autre. Voire : nous ne supportons même pas de vivre sur la terre tous les deux…

Sanctuary

Mon havre Parisien

même dans un certain enfer, il y a des choses qui demeurent, des entités fixes qui restent stable pendant la tempête. C’est ainsi que, en arrivant à Paris, à la résidence étudiante, boulevard de Charonnes, je trouvai, en me promenant rue de Bagnolet, un petit restaurant sympa où l’on pouvait manger un steak-frites pour environ 20 ou 25 francs, je ne me souviens plus exactement, avec frites à volonté.

C’étaient les débuts. Je n’avais pas encore été diagnostiqué schizophrène, ni ne m’étais mis aux drogues dures.

Le patron était un Maghrébin sympa, il était en salle et en cuisine. Je ne sais plus trop s’il travaillait ou non avec sa femme.

Dès que j’ai commencé à déchoir, je sortais de moins-en-moins de ma chambre; d’autant plus que l’héroïne coupe l’appétit ( & le transit intestinal, soit dit en passant ). Mais lorsque je m’était bien regarni, que je n’était pas trop défoncé, j’aimais à me rendre dans ce restau, où je trouvais chaleur et convivialité.

***

J’ignore si ce que je vient d’écrire signifie quelque-chose pour le lecteur, je ne sais s’il peut se représenter l’Enfer, le courant d’Enfer à l’opposé de l’immuabilité qui est, encore aujourd’hui, à mes yeux, l’essence même de ce restaurant,de ce havre.
Je veux dire que l’écriture est nécessairement limitée. Le fait est que, lorsque je vivais à Paris, pour une certaine raison, tout ce qui représentait & avait été jusqu’alors mon univers, tout ça c’est effondré. J’ai, à cette époque, tout échoué, me retrouvant dans les marges de la société.

Du reste, il importe peu que le lecteur COMPRENNE, étant donné qu’il n’y a rien à comprendre. Je ne fais que lui proposer une expérience de lecture, une certaine intensité.

Mon plus grand désir, en fait, est d’arriver à ce « point de non style » dont parlent Deleuze et Guattari , et Cocteau « le style des chiffres ».

Aucune émotion. Car, non, je ne veux plus aucune émotion…

À chance to drain is à chance to cure

La possession.

Dans la grande perturbation qui me saisit à ce moment-là, j’entrevoyais la possibilité d’une traduction ( d’une transcription, plutôt ) graphique.
Mais encore fallait-il suivre. De brusques montées, de non moins surprenantes descentes. Et encore est-ce que, justement, je ne pouvais pas suivre. & encore des signes, des signes, toujours des signes.
Sans aucun arrêt, pendant des jours, sans dormir, parfois, ni manger… Mais il FALLAIT que ça passe, il fallait non moins que je dessine.

Aucune autre possibilité

Avec le pinceau, le stylo encre ou le feutre… Fallait-il vraiment que ça passe par moi? Oui, il semble. Parce que, parfois, c’était réellement atroce. Je voyais au-dessus de ma tête. Yeux fermés, les montagnes, les sinusoïdes, les apparitions. Tout venait de là.

& aussi de ce sentiment de malaise. Toujours il fallait que je dessine, je ne pouvais pas faire autrement. Des jours entiers, des nuits, le stylo à la main. À chaque instant, tellement mon psychisme était instable & précaire, je croyais craquer. Craquer, oui, physiquement.

& le torrent, le flux d’émotions, mais aussi un autre flux, plus étrange celui-là, de neutralité, me traversait. Je tremblais & suais abondamment. Il me semblait passer par toutes les étapes de la régression psychotique. Vitesse incroyable : je pouvais adouber une pensée, puis la rejetais, pais l’acceptais à nouveau, etc., etc… C’était plus que je n’en pouvais subir

& impossible de me concentrer. Ma conscience vacillait. Je me croyais fou, fou de « la folie qu’on enferme ». Il devenait urgent que cela finisse, que la POSSESSION finisse. Elle avait commencé le19. 04, & ne prit fin que vers le milieu du mois suivant. Alors je sortais, agard, et finit par dormir d’un bon sommeil, et me réalimenter normalement.

Je comprends maintenant la FONCTION du dessin : elle est de guérir. C’est grâceà lui que je n’ai pas sombré dans la folie.